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À propos

de Surenchairs

 

Yusuf Kadel : incontestablement un ton, une façon très personnelle de ciseler le vers, la ligne, les blocs de texte. Il y a là un talent indéniable, un souffle, une attention à la langue toute particulière. Jamais de métaphores « poétisantes », jamais de facilités et, le plus important, une véritable nécessité formelle ; c’est réussi, surtout pour un premier recueil.

Jean-Michel Espitallier (fondateur de la revue Java)

 

Préface de Norbert Louis

   Après quelques pièces de théâtre, Surenchairs, ouvrage réunissant des poèmes rédigés entre 1992 et 1997, est probablement le recueil qui marque une étape décisive dans le parcours poétique de Yusuf Kadel. Le surgissement de ce jeune dramaturge et poète dans la littérature mauricienne permet de dégager des accents particuliers. Sa pratique poétique revêt un caractère très spirituel. Surenchairs évoque tant la difficulté que le désir de vivre malgré une mort apparente : "Accrochée / à chaque battement /  de paupières /  la mort / nous fait de l'œil". De l'exaltation des sens à la recherche éperdue d'instants de fuite heureuse, l'œuvre poétique de Y. Kadel a connu une évolution douloureuse.

   Le point de départ de cette œuvre est le constat de la nuit de l'être : "Le soleil / au lever / brille de bien sombres promesses / A l'aube trouble / préférons le zénith irradiant / ou la franche nostalgie du couchant". La lumière et l'ombre se répondent dans la douleur d'un manque, d'une faute : "Heureux / Qui ne connaissant / Son Forfait / Ignore de même / Sa bien triste / Raison d'être". Dès qu'il commence, il y a chez ce poète un dire qui traduit l'incertitude d'être. Si le poème de Yusuf Kadel ne parvient pas à masquer le déchirement qu'entraîne la recherche de son être, sa voix ne cessera d'évoquer une possible réparation : "- Naissez Et expiez ! -". L'expiation ou la conversion résident dans le dépassement de la chair. Cette chair qui habite de manière audacieuse les premiers vers du recueil et dont il ne faut pas occulter le poids spécifique : "Paris en juin / Est une grâce en émoi / Et je la contemple extasié / Du haut du mamelon / En érection de son sein droit", "Mamelon naissant me tétant les dents". Les audaces lexicales et prosodiques du poète ne sont cependant pas gratuites. Elles contribuent à l'harmonie poétique et à stimuler l'imaginaire du lecteur. Pour Kadel, l'important c'est la mise en perspective des émotions ; Paris est une femme qu'il révère. Il appelle constamment à une poésie dont les effets passent par les sens et les sons et entend aller jusqu'au bout de sa conception.

   Le vers de Yusuf Kadel frappe par sa puissance. L'absence de rimes dans certains poèmes favorise l'énergie des images. Le poète fuit les rimes artificielles et préfère stimuler l'imaginaire du lecteur par les sonorités (ses premières émotions poétiques se rattachent à la mémoire des sourates récitées). D'où un vers dense et concis qui traduit nerveusement la sensation. Les assonances constituent la substance de sa poésie : "Horizon convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés … / Univers grimacé de ma douleur". A mesure qu'il progresse, le langage de Kadel se resserre vers l'aphorisme, les petites phrases traduisant un vécu.

   Yusuf Kadel médite volontiers sur la chair, la mort, sur l'infini, sur le temps. Ses images appartiennent aux espaces cosmiques et à la féminité.

   Sa parentèle, il la situe du côté des surréalistes français. Il avoue également ce qui le rattache aux formes de pensée chères à Robert-Edward Hart et Malcom de Chazal (en particulier dans l'ironie incisive de ses aphorismes). Cependant, ce jeune poète dédaigne les influences et manifeste une grande indépendance vis-à-vis des courants littéraires en cherchant une voie personnelle. Le langage poétique de Kadel cherche à mettre à nu le mystère de l'être et du monde. Ce mystère où lui-même se heurte constamment. Mais pour qui veut exhausser la chair et faire émerger l'espoir, l'exercice de la poésie est nécessaire. Surenchairs demeure le lieu d'achoppement d'une recherche esthétique et existentielle. 

 

Intervention du Professeur Bernard Cerquiglini (directeur de l’Institut national de la langue française) lors du lancement de Surenchairs

   Dans Un Septembre noir une voix s'élève de la solitude du couvent, du remords, de 1'oubli, pour énoncer l'imprononçable, le tabou du désir enfreint jusqu'à la mort. Récit dramatique, par lequel resurgissent 1'histoire, le conflit familial, la guerre.

Dans le recueil Surenchairs, la parole est solitaire, prise au seul dialogue de soi avec soi, elle est poème.

   Qu'est-ce que 1'homme, pour Kadel ? Une verticalité précaire. Les pieds enracinés dans la glèbe du désir, un désir d'abord joyeux…

 

   (…) La rosée
   De ton sexe
   A l'aube du cœur

 

… devenu passions sauvages

 

   Racines férocement fichées
   Dans l'écorce du talon
   Les lianes intestines
   S'infiltrent parmi les fibres musculaires (…)

 

… glèbe des passions animalisant l’être humain pris à son désir…

 

   Quand la chair
   Me monte à la tête
   Engorgeant
   mes élans
   Je tourne
   Vers les astres arrogants
   Des yeux
   Chargés de nostalgie (…)

 

Mais les astres sont trompeurs et le ciel est vide…

 

   Le ciel est un voile jeté
   sur les yeux du monde

   Il ne faut se fier
   ni au soleil ni aux étoiles

   Le Très-Haut est Pudique

 

… misère pascalienne de la verticalité vaine, aspirant au néant, pesanteur et grâce…

 

   Je suis la pierre
   et le parfum de la rose
   Je suis l'or entre les dents
   Je suis signe terre
   ascendant air
   Olympe et poussière
   désespérément

 

   La rédemption, sinon la plénitude de l'Etre, du moins l'équilibre fragile d'un moi qui trébuche, viennent du poème. C'est la parole poétique qui donne à ce demi-dieu, à ce Dieu imparfait, la maîtrise passagère d'un univers chaotique et contradictoire. Miracle du poème, qui fait une Olympe de toute cette poussière. La langue de Yusuf Kadel puise par suite naturellement à la source poétique. Par le travail du rythme, tout d'abord. Le vers improprement dit "libre" est structure de sonorités, de répétitions, d'échos…

 

   Horizon
   convulsé
   Ciel révulsé
   Astres vacillés
   Reflets
   hallucinés…

   Univers
   grimacé
   de ma douleur

 

… par le travail de la négativité, ensuite. La poésie de Yusuf Kadel renoue avec la tradition de l'oxymore…

 

   Le soleil
   au lever
   brille
   de bien sombres promesses (…)

 

… de l'adunation…

 

   Après
   midi
   la journée
   avance
   à rebours


Travail de la négativité, qui fait du manque même…

 

   L'homme est la seule faille de Dieu (…)

 

… l'énonciation souveraine, qui déplace les lignes anciennes de la langue, dérange la monotonie minérale du dire…

 

   S'essouffle le vent
   A m'en moisir les ailes
   Et toujours me harcelle
   La lourde puanteur des heures (…)

 

Cette poésie oxymorique confine à l'ironie grinçante, politesse tragique du mal-être…


   (…) Il est des fois
   - Faut-il croire -
   On ne peut même pas
   Se fier au désespoir

 

   Ce qui sauve la verticalité précaire de l'homme du chaos c'est la parole poétique. Celle-ci donne au monde son désordre souverain. Puissance du rythme, pouvoir antagoniste.

   (…) La dérision est transcendante, dit le poète, afin de nous rappeler qu'hors du poème, toute transcendance est dérision.

 

Critique de Shenaz Patel,

Week-End

   "Seul le fou / ou le sot / mesure avec sérénité / le parcours en attente", écrit Yusuf Kadel dans Surenchairs, son premier recueil qui vient de paraître aux Editions le Printemps.  De toute évidence, celui qui s'était signalé en remportant le Prix Jean Fanchette 1994 pour sa pièce de théâtre Un septembre noir n'est ni l'un ni l'autre.  Et c'est avec une grande lucidité douloureuse mais ô combien porteuse qu'il nous livre, dans ce recueil, une épure poétique qui nous parle, avec une rare puissance, de la difficulté de la condition humaine.

   A travers une cinquantaine de petits poèmes, serrés et tendus comme un poing, comme une rage, comme un désir et qui explosent sur la page blanche, il fait la part de cette enveloppe charnelle qui nous retient, parfois prisonniers volontaires, et de cette volonté ascensionnelle  qui n'en acquiert que plus de force qu'elle est sans cesse contrariée. "Quand la chair / Me monte à la tête / Engorgeant  / Mes élans", écrit le poète.

   Pour Kadel, nous sommes des demi-dieux déchus, et l'expiation est notre raison d'être sur cette terre. Etre qui oscille sans cesse entre les extrêmes, entre lumière et ombre, entre banquise et équateur, entre Olympe et poussière.  Omniprésent, toujours, l'esprit "Au moment / De m'encharner / Ils ont oublié / De me boucher / Les pores de la cervelle".  Cette cervelle, parfois "fondue jusqu'aux nerfs", lieu de tous les combats, qui explose souvent dans des déflagrations cataclysmiques. "Des lambeaux abasourdis / Gisent englués au plafond / Et n'iront pas plus loin / Les muscles de l'esprit / Tendus à feu / Ont fait leur œuvre".

   Loin des romantiques, plus proche du style baudelairien, Kadel n'est pas de ceux qui se lamentent complaisamment sur leur sort. "Le cœur qui suppure vaut le cœur qui soupire", dit-il. Et sa quête, empreinte d'une lucidité tranchante, explose dans une poésie d'une rare âpreté, à la fois charnelle et mystique, où la mort cligne de l'œil pendant que la vie éjacule, où le Très-Haut s'avère pudique. Où la séduction de la mort est omniprésente. 

   Surenchairs, au fond, peut sembler un titre paradoxal. Ici, pas d'inutile inflation langagière, de métaphores filées ou de surenchère verbale. C'est avec une remarquable économie que s'exprime le poète. A travers de courts passages, voire quelques aphorismes, qui dédaignent toute banale joliesse, c'est une véritable épure d'une rare puissance qu'il nous offre.  D'autant plus puissant que chaque lecture semble permettre d'y trouver davantage. Plus fort, plus loin. Plus profond. Plus haut. Surenchairs, oui.

 

Critique de Linley Raynal,

Le Mauricien

   Vient de paraître, Surenchairs de Yusuf Kadel, une plaquette d’une cinquantaine de pages publiée aux Éditions le Printemps. L’ouvrage de l’auteur a été lancé officiellement le lundi 26 avril dernier en présence du Conseiller culturel de l’Ambassade de France, Alain Rossignol, et de Bernard Cerquiglini, directeur de l’Institut national de la langue française, dans les locaux d’ELP à Vacoas. Kadel s’était jusqu’ici montré surtout attiré par l’écriture théâtrale, à travers notamment Un septembre noir qui avait obtenu le prix Jean Fanchette en 1994. Il signe ici une entrée dans l’univers de la poésie qui, par le mode particulier de même que le ton employés, vaut le détour.

   Concision, mots épurés et vers libres ciselés avec sens travaillé de l’économie et de l’effet caractérisent ce livret.  Une construction méticuleuse aussi. Où une apparente impersonnalité et une insolence parfaitement maîtrisée rejoignent une quête tourmentée de l’être de trop de chair (sur-en-chair ?) dans ses "surenchères" de désirs vides et d’angoisses tangibles vers le Dieu de la transcendance et de la libération de cette même chair pourrissable.

   On a beau ne pas aimer les néologismes façon surréaliste et ces puns dont les Anglais raffolent – et Kadel aussi, Surenchairs nous ramène à certaines interrogations métaphysiques et cosmiques intemporelles de la poésie.

   "Ce monde est une prison et nous sommes les prisonniers / (…) À l’instant où tu es venu au monde, une échelle est devant toi. / (…) Cette ascension n’est pas celle d’un homme vers la lune / Mais celle de la canne à sucre jusqu’au sucre." dit Djalâl-ud-Dîn Rûmi, poète persan du XIIIe siècle, fondateur de la confrérie religieuse des derviches tourneurs, dans l’épigraphe au poème de Kadel. Un choix qui n’a sans doute rien d’anodin. Entre sourate, haïku, aphorisme (avec le charme énigmatique du meilleur Chazal, même son irrévérence), il fait preuve de construction, manie l’ellipse et maîtrise son discours sans effusions rhétoriques.

   Lucide, grave, torturé et à la recherche d’un verbe ardu, il ne cède pas, malgré ce qu’on pourrait dire de cette première œuvre poétique, à l’intellectualisme et encore moins à la facilité. Il est ambitieux, rigoureux et semble placer très haut la place de la « culture » dans la poésie. Quelque chose qu’on a entendu chez Pound, Eliot, Yeats ou Char. Comme dans d’autres traditions orientales. Avec en plus une fantaisie inquiète et exigeante qui donne lieu à un beau lyrisme :

 

   Sacré Cœur

   Paris en juin

   Est une grâce en émoi

   Et je la contemple extasié

   Du haut du mamelon

   En érection de son sein droit

 

Ou de beaux accents de colère :

 

   Racines férocement fichées

   Dans l’écorce du talon

   Les lianes intestines (…)

   S’insinuent dans les artères (…)

   Et se terminent

   En nœud coulant

   Autour de la cervelle

 

   Un talent plus que prometteur.

 

Critique de Caya Makhélé,

Notre Librairie/Cultures Sud No. 170

   Au commencement, il y eut la chair qui monte à la tête, engorgeant les élans du poète, avec comme assertion : « le vice a du génie ». Le poète devint ainsi prisonnier, enlacé par le piège de la parole solitaire, tel un vigil veillant sur ses propres émois. Le supplice énonciateur est lourd de sens. La faute est à la merci de chacun de nous. Le poète s’installe au creux de nos doutes, bien qu’il nous indique constamment la voie, ou plutôt nous éveille face à nos sens assoupis. Le parcours est un slalom entre ombre et lumière, à travers une sorte de labyrinthe aux issues en constante mutation. Afin de contenir cette inflation de lumière et d’obscurité, le poète, qui entrevoit de « bien sombres promesses » d’un soleil qui avance à rebours, ruse. Ne rien donner en pâture. Rester précis, concis et acquérir une densité qui s’articule sur la profondeur de l’être. Viendra alors le temps de  la rédemption, de l’expiation, comme une énonciation souveraine enracinée dans le désir. Surenchairs, en touches précises, évoque un univers chaotique et contradictoire : "Horizon convulsé / Ciel révulsé / Astres vacillés / Reflets hallucinés / Univers grimacé de ma douleur." Le manque y est un supplice constant, un "Mamelon naissant" à portée de dents. Comment combler un vide qui au fond de l’être humain est de l’ordre du déchirement, alors même (qu’) "il ne faut se fier / ni au soleil ni aux étoiles" et que "le Très-Haut est pudique" ? Par la réparation, certes, l’expiation. Il faut donc une plongée au cœur de la chair, et de la mort, surfer sur l’infini, et le temps. Aller vers la réconciliation avec la mémoire. Explorer le moindre recoin de son espace vital. Si l’ignorance peut nous préserver un instant de notre "bien triste raison d’être", la lucidité commande de ne point se fier au désespoir. L’espoir vient de la chair. Une chair qui se doit d’être audacieuse au-delà des interdits, des tabous et des politesses convenues. Une chair comprise et incarnée par la poésie comme un champ infini de possibles inimaginables. L’empreinte de la féminité nous y aide, car elle révèle en chacun de nous le sens réel de l’Univers. Elle doit s’imprégner en rythme vital comme une explosion spirituelle : "Dansent les derviches / au fond de mes pupilles / Vertige à cœur ouvert entre ciel et terre / Vertige / vertige / vertige implacable / qui emporte tout / L’instant et la date / mon univers et ma substance." Nous sommes des demi-dieux déchus et, surtout, « la seule faille de Dieu », aussi notre salut passe par l’acquisition d’une lucidité tranchante. Nous avons inventé le diable pour justifier notre humanité. Grande faille ontologique. Cette faille est une chance inestimable de reconquête de soi, dans l’adversité quotidienne. Le poète pour affronter ses propres désirs use d’ironie : "Ne dites pas que je suis heureux / C’est le malheur qui m’a proscrit." Face au tragique, surgit donc l’espoir, un espoir qui nous dit que la poésie est avant tout équilibre existentiel dans une parfaite dualité : "Je suis signe terre / ascendant air / Olympe et poussière / désespérément." Survient l’apaisement. Sans jamais se voiler la face, car si "la mort meurt avec la vie", c’est que chacune d’elles renaît également par la force de l’autre.

Yusuf Kadel : Surenchairs
Yusuf Kadel