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À propos

d’Un septembre noir

 

L'intrigue d'Un septembre noir se situe à Paris, à quelques mois de la Seconde Guerre mondiale. La pièce évoque les destins de deux jeunes femmes, Marie et Lisa. Elle souligne les rapports que celles-ci vont entretenir et le drame que cette relation va lentement amorcer. Un septembre noir, toutefois, ne se cantonne pas au cadre strict du drame passionnel et comporte une dimension psychologique certaine. La pièce, en effet, s'efforce d'évaluer l'importance de l'influence du hasard, des circonstances sur la psychologie et le destin des personnages qu'elle implique et, par extension, des êtres humains en général. Mais l'auteur n'entend pas imposer ici quelque point de vue, conception ou "vérité". Il entreprend au contraire de mettre en lumière la difficulté qu'il peut y avoir à "savoir", à répondre aux "questions essentielles", aux "vraies questions". Cette note volontairement ambigüe, alliée aux non-dits, à un ton éminemment subtil, confère à Un septembre noir l'essentiel de sa force.

Éditions Le Printemps

 

Préface d’Issa Asgarally

   Jean Fanchette, j'en suis convaincu, aurait aimé Un septembre noir de Yusuf Kadel. Car cette première pièce d'un jeune auteur appartient bel et bien au théâtre dit psychologique, qui met en scène une réalité intérieure et qu'il a contribué à faire connaître dans ses nombreux écrits.

C'est, en effet, sous la plume de Jean Fanchette que j'ai lu pour la première fois le nom d'Antonin Artaud. C'était dans une de ses chroniques dans L'Express, à l'époque où les journaux mauriciens publiaient en première page les textes d'écrivains et de gens de culture. Par ailleurs, Jean Fanchette, élève de Jean Louis Moreno - lui-même élève de Freud - est l'auteur d'un classique, Psychodrame et théâtre moderne, paru en 1971 aux Editions Buchet-Chastel et repris en 1977 en livre de poche. Et où l'on trouve cette belle définition: "La représentation (ce qui redonne à voir, ce qui réactualise quelque chose frappé malgré tout du sceau de l'irréversibilité) permet l'exorcisme, envoûtement et désenvoûtement ensemble… Chez l'homme de la Préhistoire et chez nos contemporains soumis à l'accélération apparente de l'Histoire, nous retrouvons les mêmes préoccupations essentielles, la même tentative de domination de la situation par la représentation aussi bien par rapport à Dieu par le biais du sacré que par rapport à la condition de dépendance envers l'événement."

   Dans Un septembre noir, un homme, Joseph, arrive dans un couvent et demande à rencontrer Lisa, une religieuse de quarante ans. Joseph veut savoir ce qui s'est passé réellement il y a plus de vingt ans, quand sa sœur Marie s'est suicidée. Lisa et Marie entretenaient des relations très intimes... Mais, comme toujours, la recherche de cette "vérité" se révèle ardue, semée d'embûches. Lisa qui pensait que "le seul responsable, finalement, c'est les événements, leur enchaînement" ne sait plus, n'est "plus sûre de rien". Elle se demande si "tout ce charabia n'est pas en fait le fruit" de sa "mauvaise foi", "une théorie bringuebalante échafaudée de toutes pièces" dans le seul but de lui donner "bonne conscience". Car Lisa se sent responsable de la mort de Marie, dont le discours masque la fragilité d'un être marqué par des événements traumatisants et tenaillé par la solitude et l'angoisse.

   Quoi qu'il en soit, le fait de raconter enfin ce qui s'est passé à Joseph ne peut qu'être bénéfique à Lisa. Ce que semblent confirmer ses paroles: " J'attends depuis longtemps… Vous êtes enfin là…". Un septembre noir répond donc à la belle définition de Jean Fanchette citée ci-dessus: en redonnant à voir, la représentation "permet l'exorcisme" et constitue une "tentative de domination de la situation".

   Chaque dramaturge est appelé à résoudre un problème spatio-temporel qui découle de l'écriture d'un texte en fonction des exigences de la scène. Etant donné que Un septembre noir repose sur de nombreux retours en arrière dans une tentative d'explorer le passé, à l'instar des Mains sales de Sartre, le problème qui se pose d'emblée à l'auteur est de représenter sur scène le découpage passé / présent. Le dispositif scénique sert bien cette intention. Le présent, c'est le centre de la scène, une salle du couvent où se trouvent Lisa et Joseph. Le passé, c'est à droite et à gauche, des salles qui s'éclairent lorsqu'elles interviennent dans le déroulement de la pièce et qui représentent le salon de Lisa, un bar, une rue de Paris ou une chambre d'hôtel. Dans ce contexte, la "pénombre" qui précède les "scènes du passé" semble souligner le fait que ces retours à plus de vingt ans en arrière sont de véritables incursions dans les profondeurs obscures de la mémoire.

   En outre, le passé dont il est question ici est lui-même constitué de deux séries d'événements. En effet, le cheminement inéluctable de l'Europe vers la seconde guerre mondiale n'est pas ici un simple arrière-fond. Yusuf Kadel a su faire en sorte que l'intrigue principale, celle qui lie Lisa et Marie, s'articule avec ce cheminement historique. C'est ainsi que la première rencontre de Lisa et de Marie a lieu alors qu'on entend un discours d'Hitler à la radio. Et le "dénouement" est double: le suicide de Marie coïncide avec les "rumeurs de guerre": les canons et mitraillettes qui tirent, les explosions. Le dramaturge a su également créer des passerelles entre les deux intrigues. Luc et Marie travaillent au "Journal" et nous suivons à travers eux la progression des événements. Même la nationalité des personnages revêt un certain symbolisme. Le rapprochement final entre Iossif (Russe) et Lisa (Allemande) est en contrepoint au pacte germano-russe qui précipitera la guerre alors que le suicide de Marie (Polonaise) semble renvoyer à l'invasion de la Pologne.

   Par ailleurs, ce qui marque Un septembre noir, ce qui constitue sa force, c'est bien le non-dit. Le ton est tout en nuance. Le théâtre est le lieu où l'on parle. Mais paradoxalement, c'est également le lieu où l'on suggère, où l'on se tait parfois, où l'on tait certains faits. C'est l'équilibre délicat entre ces deux exigences qui font la qualité d'une pièce. Qu'on songe, par exemple, à la valeur du silence dans le théâtre de Tchékhov, de Beckett et de Ionesco. Comme l'illustre cet extrait d'Un septembre noir, où la densité découle de ce qui est évoqué entre les lignes et du silence : Lisa - La route jusqu'ici a dû vous sembler bien longue. (un temps. Elle continue de regarder par la fenêtre) Mais c'est beau quand même, hein ? Toute cette blancheur... C'est apaisant. Ça recouvre tout, enveloppe tout… C'est propice à 1'oubli. Mais ce n'est pas si simple... Vous voyez ces forêts, là-bas ? A ce qu'on raconte, tout un régiment ennemi y a péri à la fin de la guerre. Il neigeait ... comme aujourd'hui. (un temps) Les bourreaux d'un jour, les victimes d'un autre. Justice… non-sens … (p.6)

   Un point qu'il importe de souligner à un moment où plusieurs écrivains mauriciens nous présentent des personnages sans épaisseur, qui courent les rues: les personnages de Un septembre noir ne sont nullement stéréotypés. Du serveur de bar, qui, blessé par un obus en 1914, n'a pu réaliser son rêve de devenir marin au long cours, à Iossif, qui prend à témoins la mère décédée de Lisa et les "anges" sur les planètes lointaines pour passer un pacte de bonne entente, même les personnages secondaires sont bien croqués et ont une certaine originalité.

   Un septembre noir est, certes, un théâtre de l'audace. Car, elle n'hésite pas à aborder les rapports homosexuels entre deux femmes. Il est donc salutaire qu'à Maurice le jeune dramaturge Yusuf Kadel s'inscrive dans la voie audacieuse tracée dans les années 70 par Azize Asgarally (The Hell Hot Bungalow) et Dev Virahsawmy (Li), qui perpétuaient eux-mêmes une tradition qui remonte très loin dans l'histoire du théâtre. En effet, les dramaturges authentiques ont toujours eu le courage et la volonté d'oser. L'un des chefs-d’œuvre de Molière - comme le rappelle la fabuleuse mise en scène de Tartuffe par le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine - cloue au pilori les intégrismes de tous bords. Le joyau du théâtre de Racine parle quand même d'inceste ! Et Tennessee Williams (Suddenly last summer) et Edward Albee (Who's afraid of Virginia Woolf ?) aux Etats-Unis, Jean-Paul Sartre (Huis clos) et Jean Genet (Les bonnes) en France, John Osborne (Look back in anger) et Edward Bond (Saved) en Grande-Bretagne, pour ne citer que deux dramaturges modernes par pays, ne sont nullement en reste.

   Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la provocation inutile. Il ne s'agit pas de s'arrêter sur ce qu'on entend et ce qu'on voit sur scène, mais d'examiner la pièce dans sa globalité. Et de prendre, par exemple, la pleine mesure de cette phrase de Lisa à la fin de la pièce : "… et m'étreignit alors le remords, le vrai, celui qui vous plante ses serres dans l'âme et la met en pièces, oui, c'était ainsi… et sans mes prières, auxquelles je m'accrochais, j'aurais sans doute, tôt ou tard, fini par imiter Marie dans son geste désespéré".(p.122) Le remords et les prières ne suffisent-ils pas à racheter le "péché de chair" de Lisa ? Peut-on lui reprocher de choisir le couvent plutôt que le revolver ?

   Il me reste, pour terminer, à formuler un vœu. Et je ne saurais mieux faire que de citer le rapport du Jury du Prix Jean Fanchette 1994 : "Le texte de théâtre est un prétexte à la scène. Une aventure commence qui verra la confrontation d'une œuvre avec les impératifs du plateau, sa rencontre indispensable avec un metteur en scène, des acteurs, un public". Il me tarde de voir Un septembre noir sur la scène du Plaza.

 

Critique de Shenaz Patel,

Week-End

   "Un septembre noir est certes un théâtre de l'audace (…) Mais Un septembre noir n'est pas un théâtre de la provocation inutile". Ces mots de préface signés Issa Asgarally résument parfaitement ce que l'on pourrait dire de cette pièce de théâtre de Yusuf Kadel, Prix Jean Fanchette en 1994, qui vient finalement d'être publiée par les Editions le Printemps.

   Théâtre de l'audace, oui, car c'est bel et bien une histoire d'homosexualité féminine que l'auteur met en scène dans sa pièce. Une histoire évoquée dans un couvent, par une de ses protagonistes devenue religieuse.  Un sujet évoqué sans détours. Mais sans esprit de provocation gratuite. Car c'est un drame psychologique exploré avec une réelle sensibilité que nous propose Yusuf Kadel.

   A l'annonce du gagnant en 1994, certains, qui avaient pu se procurer le texte de la pièce, s'étaient émus du fait qu'elle ait pour cadre un couvent. D'autres étaient allés plus loin en tirant un parallèle entre le titre de la pièce et le mouvement palestinien Septembre Noir, nom adopté, pour rappeler l'expulsion des Palestiniens de Jordanie en septembre 1970, par un commando connu notamment pour être responsable du massacre aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 et du détournement d'un Airbus d'Air France sur Entebbe, Ouganda, fin juin 1976. Autant d'imputations et d'interprétations qui devaient amener certains à tenter, dans les coulisses, de s'opposer à la publication de la pièce.

   Le bon sens semble cependant avoir prévalu. Car la lecture d'Un septembre noir ne permet pas, en toute objectivité, d'y déceler une quelconque visée ethnique ou religieuse. La relation homosexuelle ne se passe pas dans un couvent. Elle est seulement racontée, a posteriori, à partir d'un couvent où l'une des protagonistes a cru pouvoir, dans la foi, retrouver la paix d'âme et d'esprit.

   Au fond, Un septembre noir ne devrait pas avoir besoin de se justifier. Car elle est une pièce de qualité, bien écrite, dont les personnages ont une épaisseur psychologique certaine tout en demeurant énigmatique, où le style haché et haletant sait au besoin faire place aux introspections plus fouillées, une pièce qui sait se ménager des silences, des pénombres succédant aux éclairs.  Un septembre noir met en scène l'ambivalence et le doute.  Pour une pièce de théâtre, ce n'est pas là un moindre mérite.

   Pièce de théâtre, Un septembre noir l'est à part entière. Et les indications scéniques vont dans le sens d'une mise en scène qui symbolise justement cette ambivalence entre divers niveaux de conscience, diverses interprétations dépendant du moment et du point de vue où l'on se trouve.

   Se passant principalement à Paris, avec pour toile de fond historique le cheminement inéluctable de l'Europe vers la Seconde Guerre mondiale qui accompagne le cheminement personnel des deux jeunes femmes, Un septembre noir sera  peut-être décriée par certains comme étant une pièce "bien peu mauricienne". Sans doute. A condition d'accepter  qu'une écriture locale doive forcément faire dans la couleur locale. Dans sa pièce, Yusuf Kadel nous parle de l'être humain. De nous, ici, d'autres, ailleurs. De la difficulté d'évaluer le poids de la responsabilité personnelle par rapport à celui de l'enchaînement des événements. De l'impalpable audace de tenter de répondre à cette provocante interrogation.

Yusuf Kadel : Un septembre noir.
Yusuf Kadel